Je suis tombé sur Hilma af Klint, et scoop : ce n’est pas la sœur de Gustav Klimt.

Je suis tombé sur le nom d’Hilma af Klint exactement comme on découvre la plupart des choses importantes : par hasard, avec une légère inattention et la dose d’inculture qui fait de moi ce que je suis. Un article mentionne son nom. Je lis trop vite. Mon cerveau, toujours soucieux d’économiser ses efforts, transforme « af Klint » en « Klimt » et je me dis « Tiens, j’ignorais complètement que Gustav Klimt avait une sœur peintre. » Je suis parfois d’une naïveté confondante et comme elle se double d’une appétence certaine pour les gossips familiaux, je me retrouve sur Google. Quelques secondes plus tard, Wikipédia vient rappeler qu’entre les certitudes spontanées et la réalité historique se trouve un gouffre dans lequel j’ai pris l’habitude de tomber non sans élégance. Comme au ralenti.

7/16/20266 min read

Hilma af Klint n’est en rien la sœur de Gustav Klimt. Elle n’est même pas autrichienne. Née en 1862 en Suède, formée à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm, elle est d’abord une peintre tout à fait conventionnelle : portraits, paysages, illustrations botaniques. Rien, en apparence, ne laisse présager qu’elle deviendra l’une des artistes les plus déroutantes de son époque.

Et pourtant.

Très vite, je découvre que cette femme, dont je n’avais jamais entendu parler, a commencé à peindre des œuvres abstraites dès 1906, soit avant Kandinsky, Malevitch ou Mondrian. Mieux encore : elle l’a fait dans un isolement presque complet, persuadée que son travail ne pourrait être compris par ses contemporains. Elle ira jusqu’à demander que l’essentiel de son œuvre ne soit pas montré avant plusieurs décennies après sa mort.

Je quitte mon ordinateur avec deux pensées contradictoires. La première : comment ai-je pu ne jamais entendre parler d’une artiste pareille, et une bonne partie du monde avec moi ? La seconde, naïveté confondante oblige : « Tiens, je vais peut-être mettre une alerte sur les sites de ventes aux enchères. On ne sait jamais. »

L’histoire de l’art nous a habitués à ce genre de plaisanteries. On découvre régulièrement qu’un génie est resté enfermé dans un grenier pendant cinquante ans, pendant que l’humanité débattait de la date de péremption d’une banane scotchée au mur.

Trois mois plus tard, je découvre que le Grand Palais consacre à Hilma af Klint l’une des expositions les plus attendues de l’année à Paris. J’en conclus que je suis soit un visionnaire, soit quelqu’un qui a simplement beaucoup de retard (Je penche plutôt pour la seconde hypothèse).

Une artiste venue du futur… ou d’ailleurs

Ce qui fascine immédiatement chez Hilma af Klint, ce n’est pas seulement la modernité de ses tableaux, c’est la trajectoire elle-même.

Nous sommes à la fin du XIXᵉ siècle. Paris invente les avant-gardes, Vienne cultive les raffinements décoratifs, les impressionnistes bouleversent les habitudes visuelles. Hilma, elle, fréquente un petit groupe de femmes, De Fem
(« Les Cinq »), qui pratiquent le spiritisme, les séances médiumniques et s’intéressent à la théosophie ainsi qu’aux grands courants ésotériques de leur temps.

À ce stade du récit, deux possibilités s’offrent à vous : soit lever discrètement les yeux au ciel, soit se rappeler qu’autour de 1900, les frontières entre science, spiritualité et création artistique étaient beaucoup moins étanches qu’aujourd’hui. Kandinsky, Mondrian, Kupka ou Malevitch se passionnent eux aussi pour les sciences occultes, les théories cosmologiques et les philosophies orientales. Hilma af Klint pousse simplement cette logique plus loin que les autres.

À partir de 1906, elle entreprend son immense cycle des Peintures pour le Temple, composé de cent quatre-vingt-treize œuvres monumentales. Spirales, formes géométriques, lettres mystérieuses, végétaux stylisés et couleurs éclatantes s’y organisent selon une grammaire dont elle seule semble posséder la clé.

On hésite constamment entre plusieurs interprétations. S’agit-il d’une œuvre mystique ? D’un système symbolique ? D’une cosmologie personnelle ? D’un manuel illustré pour communiquer avec l’univers ? Probablement un peu de tout cela, et c’est précisément ce qui rend son travail si captivant.

Le Grand Palais et la revanche posthume

Il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir le Grand Palais consacrer aujourd’hui une exposition à une artiste qui estimait elle-même que son époque n’était pas prête à la comprendre. L’exposition « Hilma af Klint, les Peintures du Temple (1906-1915) », présentée jusqu’à la fin de l’été, rassemble l’essentiel de ses grandes séries, parmi lesquelles les impressionnants Dix Plus Grands, gigantesques compositions colorées consacrées aux âges de la vie.

La scénographie semble avoir été conçue pour une catégorie très particulière de visiteurs : ceux qui oscillent en permanence entre l’émerveillement esthétique et la crainte diffuse d’avoir raté un symbole essentiel. Et l’exposition ne laisse à ma connaissance personne indifférent. Le Grand Palais lui-même parle d’une œuvre « exceptionnelle », faite de « formes symboliques, de couleurs vibrantes et de compositions monumentales sans équivalent pour l’époque ».

La presse, de son côté, se montre largement enthousiaste. Connaissance des Arts évoque ainsi des « visions
époustouflantes » et estime que cette présentation devrait replacer Hilma af Klint « au rang de ses pairs de l’abstraction, de Kandinsky à Paul Klee ». Le Monde rappelle que son travail, tenu secret pendant des décennies, oblige aujourd’hui à reconsidérer l’histoire même de l’abstraction. D’autres critiques, plus perplexes, s’interrogent davantage sur la dimension ésotérique de l’ensemble. Certains visiteurs disent avoir été « hypnotisés ». D’autres avouent être restés à distance de cet univers spirituel parfois déroutant. C’est peut-être le meilleur compliment que l’on puisse adresser à une exposition.

Où ranger Hilma af Klint ?

C’est ici que les choses se compliquent.

L’histoire de l’art adore les étiquettes. Impressionniste. Cubiste. Fauve. Surréaliste. Les historiens aiment les familles nombreuses et les arbres généalogiques bien rangés. Hilma af Klint, elle, semble avoir passé sa vie à contourner le classement. On pourrait la présenter comme une pionnière de l’abstraction. Ce serait exact, mais insuffisant. On pourrait la rapprocher des symbolistes, tant ses œuvres regorgent de signes, d’allusions et de correspondances invisibles. On pourrait également évoquer la théosophie, l’anthroposophie et l’immense fascination de son époque pour les liens entre spiritualité, sciences et création.

Elle partage avec Kandinsky la conviction que la peinture peut exprimer des réalités invisibles. Avec Mondrian, elle explore l’idée d’un ordre caché derrière les apparences. Avec Kupka, elle cherche une langue visuelle nouvelle. Mais elle ne ressemble complètement à aucun d’entre eux. Là où les pionniers de l’abstraction construisent progressivement une théorie esthétique, Hilma af Klint donne parfois l’impression de cartographier un continent intérieur dont elle serait la seule exploratrice. Ses spirales, ses diagrammes, ses formes végétales et ses oppositions chromatiques évoquent autant les planches scientifiques que les enluminures médiévales ou les schémas cosmologiques.

Il y a chez elle quelque chose d’étrangement contemporain. À une époque saturée d’images, de données, d’algorithmes et de théories en tout genre, ses tableaux ressemblent à des cartes dont nous aurions perdu la légende.

Une pionnière… mais pas une martyre

Il faut cependant résister à une tentation très actuelle : transformer Hilma af Klint en héroïne parfaite, victime d’un complot universel. Son invisibilité ne s’explique pas uniquement par le fait qu’elle était une femme, même si cela a évidemment joué un rôle considérable. Elle a elle-même choisi de tenir ses œuvres les plus ambitieuses à l’écart du public, convaincue qu’elles appartenaient davantage au futur qu’au présent.

L’histoire de sa redécouverte est d’ailleurs presque aussi fascinante que sa peinture. Longtemps conservées dans l’ombre, ses œuvres ne commencent à être véritablement étudiées qu’à partir des années 1980, avant de connaître une reconnaissance internationale spectaculaire grâce aux grandes expositions organisées à Stockholm puis au Guggenheim. Depuis, l’histoire de l’art s’emploie à lui faire une place. Et, cette révision historique ressemble moins à un effet de mode qu’à une véritable nécessité.

Ce qu’il faut faire maintenant

Vous avez deux possibilités.

La première consiste à hocher la tête d’un air entendu en expliquant à vos proches que vous vous intéressiez déjà à Hilma af Klint bien avant que le Grand Palais ne s’en mêle. C’est une stratégie parfaitement respectable, quoique légèrement prétentieuse. La seconde, que je recommande sans l’appliquer, consiste à aller voir l’exposition. Parce qu’aucune reproduction, aussi fidèle soit-elle, ne rend justice aux formats gigantesques des Dix Plus Grands, à l’étrangeté des couleurs ni à cette sensation très particulière d’être face à quelque chose que l’on ne comprend pas entièrement, mais qui nous attire malgré tout.

Et si Paris vous paraît trop loin, faites comme moi (merci Nicolas) : à défaut, faites-vous prêter voire offrir le catalogue de l’exposition. On y découvre une artiste majeure, une aventure intellectuelle singulière et, accessoirement, la preuve qu’il reste encore des continents entiers à explorer dans l’histoire de l’art.

Quant à moi, j’ai gardé cette alerte sur les sites de ventes aux enchères. On ne sait jamais. Après tout, je croyais déjà qu’Hilma af Klint était la sœur de Gustav Klimt. Il serait dommage d’en finir maintenant avec ma naïveté confondante.