L'Art moderne se joue de la famille (1/3) : petit arbre aussi fantaisiste que généalogique des grands mouvements de la peinture

Soyons honnêtes : les historiens de l'art ont parfois une manière bien à eux de compliquer un peu les choses. On vous explique d'abord le classicisme. Puis arrive le romantisme, qui s'oppose au classicisme sans vraiment le renier. Vient ensuite l'académisme, qui reprend le classicisme mais avec davantage de règlements. L'impressionnisme décide alors que tout cela est bien poussiéreux, avant que le postimpressionnisme ne trouve les impressionnistes un peu limités. Le symbolisme regarde tout ce petit monde avec un air mystérieux, le fauvisme jette un pot de peinture sur la nappe, tandis que le cubisme démonte la table pour comprendre comment elle est fabriquée.

7/5/20263 min read

À la fin, on ne sait plus très bien qui influence qui, ni pourquoi tout le monde semble passer son temps à contredire ses parents. Alors oublions un instant les dates, les manifestes et les querelles de critiques d'art : imaginons plutôt un immense repas de famille.

Vous savez, celui où le grand-père raconte que c'était mieux avant, où une tante parle d'amour avec des étoiles dans les yeux, où un cousin décide soudain de repeindre la cuisine en violet et où un autre explique très sérieusement qu'une chaise peut être vue simultanément de face, de profil et de dessus. Étonnamment, cela résume assez bien l'histoire de la peinture moderne.

Le classicisme de Papy Tradition

Tout commence avec lui. À quatre-vingts ans passés, Papy Tradition continue de nouer sa cravate avant le petit-déjeuner. Costume impeccable, moustache taillée au millimètre, montre à gousset et chaussures qui brillent davantage que le parquet.

Il ne plaisante jamais avec les bonnes manières. Ni avec la peinture.

Pour lui, les Grecs avaient déjà trouvé la recette du beau. Les Romains ont eu l'élégance de ne pas la gâcher. Depuis, chacun ferait mieux de prendre des notes plutôt que d'inventer des fantaisies. Une belle composition doit être équilibrée. Une anatomie doit être irréprochable. Une perspective doit être exacte.

Et, si possible, le sujet doit raconter quelque chose de noble : un héros antique, une scène mythologique, un épisode historique ou un personnage suffisamment important pour avoir sa statue sur une place publique. Peindre un pique-nique au bord de l'eau ? Très peu pour lui. Autant encadrer une liste de courses.

Le Classicisme repose sur une idée finalement assez rassurante : il existe des règles, elles ont fait leurs preuves, et les respecter constitue déjà une forme de talent.

Papy Tradition n'est pas un tyran. Simplement un homme convaincu qu'on ne construit rien de solide sans de bonnes fondations et, il faut bien l'avouer, il n'a pas complètement tort.

Le romantisme de Mamie Grand Frisson

Papy Tradition n'avait absolument pas prévu de tomber amoureux. Encore moins de Mamie Grand Frisson.

Il faut dire qu'elle était difficile à manquer. Toujours les cheveux un peu décoiffés par un vent imaginaire, un châle flottant derrière elle, le regard perdu vers un horizon que personne d'autre ne semblait apercevoir. Elle pleure facilement. Elle rit tout aussi facilement. Et elle trouve qu'un ciel d'orage est infiniment plus intéressant qu'un ciel parfaitement bleu.

Quand Papy Tradition contemple une montagne, il admire sa structure. Mamie Grand Frisson préfère y voir un refuge pour les amants malheureux ou les poètes incompris. Toute la différence est là.

Le Romantisme ne cherche plus seulement à représenter le monde. Il veut raconter ce que ce monde provoque en nous. Les paysages deviennent grandioses. Les naufrages magnifiques. Les ruines poétiques. Les couchers de soleil prennent des allures de fin du monde. Et les héros ont une fâcheuse tendance à mourir jeunes, mais avec beaucoup d'élégance.

Papy Tradition soupire souvent devant tant d'excès. Il prétend que sa femme dramatise tout, elle lui répond qu'il ne ressent rien. Ils discutent de peinture depuis deux siècles. Personne n'a encore gagné.

L’académisme de Tonton Premier de la Classe

Leur fils, Tonton Premier de la Classe, a réussi un exploit que peu d'enfants accomplissent : il est devenu plus classique que son père. Costume sombre, barbe parfaitement entretenue, le dos droit, le regard sévère. Il connaît les règles sur le bout des doigts... et trouve qu'il en manque encore quelques-unes.

Chez lui, l'art est une affaire sérieuse. On commence par apprendre à dessiner. Puis à dessiner encore. Puis à dessiner toujours. Et seulement lorsqu'on maîtrise parfaitement l'anatomie, la perspective, la composition, la lumière, les drapés, les chevaux, les mains et les oreilles — surtout les oreilles, curieusement difficiles à réussir — on peut éventuellement envisager de peindre.

À condition de choisir un sujet respectable. Un épisode historique. Une scène biblique. Un héros antique. Bref, quelque chose qui mérite plusieurs mètres de toile et un cadre doré. Le reste lui paraît suspect. Les paysages ? Agréables pendant les vacances. Les scènes de café ? Charmantes, mais enfin... ce n'est pas très sérieux. Quant aux artistes qui prétendent peindre leurs impressions ou leurs émotions, il les regarde comme un professeur de grammaire écouterait quelqu'un revendiquer le droit de conjuguer les verbes au hasard.

Il faut reconnaître une qualité à Tonton Premier de la Classe : grâce à lui, des générations de peintres ont acquis une maîtrise technique extraordinaire. Le problème est qu'à force d'apprendre les règles, certains ont fini par éprouver une irrépressible envie de les contourner.

Et justement... Dans la famille, une certaine cousine commençait déjà à préparer son chevalet pour aller peindre dehors. Papy Tradition leva discrètement les yeux au ciel. Mamie Grand Frisson sourit. Tonton Premier de la Classe, lui, sentit qu'une catastrophe était imminente. Il n'avait pas encore rencontré l'impressionnisme.