L'Art moderne se joue de la famille (3/3) : les enfants réinventent les règles.
Dans les deux premiers épisodes, tout semblait encore relever d'un conflit de générations. Papy Tradition regrettait les Grecs. Mamie Grand Frisson préférait les émotions. Tonton Premier de la Classe défendait les règlements. Puis Cousine Instant Présent était partie peindre dehors, Henri « Et Pourquoi Pas ? » avait commencé à tout remettre en question et Tata Mystère avait décidé que les rêves étaient finalement plus intéressants que la réalité. La famille paraissait déjà bien agitée. En réalité, elle n'avait encore rien vu. Car les enfants de Tata Mystère n'allaient plus seulement discuter des règles de la peinture : ils allaient en changer les fondations.


Le fauvisme de Fauve Loulou
Il suffit parfois d'un enfant pour transformer un repas de famille en scène mémorable.
Fauve Loulou possède ce talent. Il entre dans la pièce avec une veste orange, un pantalon vert émeraude et des chaussures violettes. Personne n'ose faire la moindre remarque. Parce qu'au fond, tout lui va.
Lorsqu'il commence à peindre, c'est exactement la même chose. Pourquoi un ciel serait-il bleu ? Qui a décidé qu'un visage devait être couleur chair ? Pourquoi une ombre ne serait-elle pas rouge ? Après tout, personne n'a jamais signé un contrat avec la nature.
Le Fauvisme ne cherche plus à reproduire les couleurs du monde. Il utilise les couleurs pour traduire une émotion. Les pigments éclatent. Les contrastes deviennent violents. Les formes se simplifient. L'énergie l'emporte définitivement sur la ressemblance.
Son oncle Henri sourit discrètement. Il reconnaît chez son neveu cette liberté qu'il appelait de ses vœux. En revanche, Tata Mystère manque de s'évanouir, toutes ces couleurs lui donnent l'impression qu'un perroquet vient de traverser une cathédrale.
Pourtant, Fauve Loulou n'est pas un provocateur. Il est simplement convaincu qu'entre un arbre exactement vert et un arbre intensément vivant, le choix est vite fait.
Le cubisme de Petit Pablo le Démonteur
Le second fils est beaucoup plus calme, et c’est bien ce qui inquiète tout le monde.
Pendant que son frère peint à toute vitesse, Petit Pablo le Démonteur observe une bouteille pendant une heure. Puis il la dessine. Enfin... Il la démonte. Face. Profil. Dessus. Dessous. Et il rassemble ensuite les morceaux sur une même feuille avec un sérieux presque scientifique.
La famille est désemparée. « Mais pourquoi compliquer les choses ? » demande Papy Tradition.
Petit Pablo répond avec une question : « Pourquoi faudrait-il toujours les simplifier ? »
Le Cubisme naît ainsi d'une intuition étonnamment logique. Lorsque nous regardons un objet, nous tournons autour. Notre mémoire accumule plusieurs points de vue. Pourquoi la peinture devrait-elle n'en montrer qu'un seul ? La réalité n'est plus copiée, elle est reconstruite : plans géométriques, volumes, facettes. L'espace éclate. Le temps entre discrètement dans le tableau.
À la fin, la bouteille ressemble encore à une bouteille. Mais… Il faut parfois un peu de bonne volonté pour la reconnaitre. Tata Mystère affirme qu'elle comprend parfaitement. Personne n'ose lui demander d'expliquer.
Et après ?
À partir de là, notre arbre généalogique devient presque impossible à dessiner.
Les cousins se marient entre eux, les idées circulent d'une branche à l'autre et certains descendants choisissent l'abstraction. D'autres reviennent à la figure. Les surréalistes fréquentent parfois les symbolistes. Les expressionnistes rendent visite aux fauves. Le Pop Art débarque sans prévenir. L'Art conceptuel refuse même parfois de peindre.
Quant à l'art contemporain... Disons qu'il ressemble aux repas de famille d'aujourd'hui. On y retrouve des héritiers du cubisme, des arrière-petits-enfants de l'impressionnisme, quelques descendants du symbolisme, des cousins de l'abstraction et même des membres de la famille qui prétendent n'avoir aucun lien avec les autres... avant de découvrir, au dessert, qu'ils sont cousins au troisième degré.
Finalement, l'histoire de l'art ressemble beaucoup aux familles. Les désaccords d'hier deviennent les évidences de demain. Une famille qui a changé la peinture
Cette petite histoire est évidemment une fiction.
Aucun acte d'état civil ne prouve que le Cubisme soit le fils du Symbolisme, pas plus que le Fauvisme n'a officiellement appelé l'Impressionnisme « maman ».
En revanche, les filiations artistiques, elles, sont bien réelles. Chaque mouvement naît autant en réaction contre celui qui le précède qu'en héritier de ce qu'il lui doit. Les impressionnistes n'auraient jamais existé sans la tradition académique qu'ils contestaient. Les postimpressionnistes prolongent leurs découvertes tout en refusant leurs limites. Le Fauvisme et le Cubisme ouvrent ensuite les portes d'un XXᵉ siècle où la peinture cesse progressivement d'être une simple fenêtre ouverte sur le monde pour devenir un langage à part entière.
C'est sans doute là que réside toute la fascination de la peinture du XXᵉ siècle.
En l'espace de quelques décennies, les artistes se sont autorisé presque toutes les libertés : simplifier les formes, exagérer les couleurs, déconstruire l'espace, explorer les rêves, donner autant d'importance à la matière qu'au sujet, et parfois même remettre en question la nécessité de représenter quelque chose. Jamais, depuis la Renaissance, la peinture n'avait autant réfléchi sur elle-même.
Cette période demeure aujourd'hui un terrain de jeu extraordinaire pour les collectionneurs. Parce qu'elle est d'une richesse inépuisable. Parce qu'elle ne se résume pas à quelques grands noms. Parce qu'elle a produit une multitude d'artistes talentueux, parfois restés dans l'ombre, dont les œuvres offrent encore le bonheur rare de la découverte.
