Le lévrier dans l’art : élégance, vitesse et autres manières très distinguées de regarder les humains s’agiter
Il fallait sans doute une certaine logique ou une légère déraison esthétique pour qu’une galerie d’art choisisse deux lévriers comme figures tutélaires. À la Galerie du Pollet, Paulette, whippet de son état, a inspiré le logo des lieux. Voilà-Voilà, galga espagnole, en est devenue la mascotte officieuse, ce qui revient à dire qu’elle occupe les lieux avec le sérieux contemplatif d’un commissaire d’exposition et l’endurance d’un coussin chauffant.


Le choix n’a pourtant rien d’anodin. Le lévrier entretient avec l’art une longue histoire faite d’élégance, de symboles et de regards légèrement condescendants posés sur l’agitation humaine. Depuis l’Antiquité, il traverse les fresques, les tableaux, les sculptures et les salons avec cette même allure de créature convaincue que la beauté devrait toujours être accompagnée d’un canapé confortable. Paulette et Voilà-Voilà portent donc, chacune à leur manière, un héritage artistique extrêmement ancien. La première, avec sa silhouette tendue comme un dessin d’encre, rappelle les lignes épurées de l’Art déco autant que les chiens raffinés des cours italiennes. La seconde, venue de la tradition espagnole du galgo, possède cette noblesse mélancolique qui traverse toute l’histoire de l’art ibérique.
Et puis il faut reconnaître qu’aucun golden retriever n’aurait pu incarner avec autant de crédibilité l’esprit d’une galerie d’art. Le lévrier ne saute pas sur les visiteurs. Il les évalue. Il ne quémande pas l’attention. Il consent éventuellement à la présence humaine. Il pratique surtout une forme rare d’élégance passive qui correspond assez bien au monde de l’art contemporain : beaucoup de silence, des poses étudiées et l’impression permanente qu’une signification profonde nous échappe.
Qu’un whippet inspire un logo et qu’une galga devienne mascotte relève donc moins du hasard que d’une évidence esthétique, car le lévrier possède cette qualité précieuse que recherchent tous les artistes, tous les collectionneurs et tous les décorateurs d’intérieur : la capacité de transformer instantanément un espace banal en scène composée. Il suffit qu’il s’allonge quelque part pour que la pièce paraisse soudain plus intelligente. Même si, dans les faits, il dort.
Il existe des chiens qui remuent la queue, des chiens qui rapportent la baballe, des chiens qui bavent sur les chaussures des invités, et puis il existe le lévrier. Le lévrier ne remue pas la queue : il l’agite avec réserve. Il ne rapporte pas la baballe : il vous regarde la lancer avec une expression qui signifie clairement qu’il n’est pas employé municipal. Quant aux chaussures des invités, il les ignore avec une grâce aristocratique qui ferait passer un majordome anglais pour un videur de boîte de nuit.
Depuis des millénaires, ce chien efflanqué, profilé comme un coup de vent et doté d’un museau capable de fendre l’air, accompagne l’humanité dans ses rêves de vitesse, de noblesse et de sieste prolongée sur canapé hors de prix. Il a traversé les empires, les tableaux, les tapisseries, les sculptures, les guerres, les salons mondains et les coussins en velours sans jamais perdre cette allure unique, celle d’un animal persuadé d’être plus raffiné que l’espèce humaine, et peut-être pas entièrement dans l’erreur. Car le lévrier n’est pas seulement un chien. Il est une ligne. Une silhouette. Un hiéroglyphe vivant. Une parenthèse élégante entre deux mastiffs enrhumés. Dans l’histoire de l’art, il apparaît comme un symbole de prestige, de loyauté, de chasse, de mélancolie, de vitesse, parfois même de spiritualité. Il traverse les siècles avec la même finesse osseuse et la même aptitude à regarder le vide comme un philosophe grec un ticket de caisse.
Du désert à la moquette persane : brève histoire du lévrier
Les origines du lévrier se perdent dans les sables de l’Antiquité, ce qui est pratique pour fabriquer des légendes et déroutant pour les historiens. Les premières représentations de chiens ressemblant à des lévriers apparaissent en Égypte ancienne. Déjà, il y a plus de quatre mille ans, des silhouettes longilignes ornent fresques et tombeaux. Ces chiens accompagnent les pharaons à la chasse, aux cérémonies et probablement dans leurs longues discussions sur les techniques de construction de pyramides et leur financement par des taxes sur le papyrus. Leur allure fascine. Ils sont rapides, silencieux, élancés. À côté, le bouledogue aurait l’air d’un tabouret contrarié.
Dans l’Égypte antique, le lévrier est associé au prestige et à la noblesse. Certains sont momifiés, ce qui constitue à la fois un immense honneur et une très mauvaise surprise administrative pour les archéologues. Les civilisations du Proche-Orient, puis les Grecs et les Romains, adoptent à leur tour ces chiens de chasse capables de poursuivre le gibier à vue plutôt qu’à l’odorat. Le lévrier devient alors l’incarnation même de la rapidité.
Les Grecs admirent sa grâce athlétique. Les Romains, eux, apprécient tout ce qui court vite, conquiert des territoires et coûte cher. Le lévrier coche donc plusieurs cases.
Au Moyen Âge, le chien change de décor mais pas de clientèle. Il passe des palais antiques aux cours féodales. En Europe, posséder un lévrier devient un privilège aristocratique. Certaines lois anglaises interdisent même aux paysans d’en posséder. Le message est clair : vous pouvez cultiver des navets, payer des impôts et mourir de la peste, mais certainement pas promener un chien élégant. Le lévrier médiéval accompagne les seigneurs à la chasse et s’installe dans les tapisseries, les enluminures et les scènes de banquet. Souvent couché aux pieds de sa maîtresse, il symbolise la fidélité conjugale. Ce qui est flatteur pour le chien et relativement optimiste pour le mariage médiéval.
À la Renaissance, le lévrier devient encore plus sophistiqué. Il fréquente les princes italiens, les ducs espagnols et les peintres flamands avec une régularité qui ferait croire qu’il dispose d’un carnet mondain. Roturier certes, notre Rastignac canin n'est pas le dernier à repérer une Sicile voire deux. Question de flair là aussi. On le retrouve dans les portraits officiels, où il sert à la fois de signe extérieur de richesse et d’accessoire esthétique. Les nobles se font peindre avec leurs chiens comme les milliardaires modernes posent avec des yachts : pour rappeler discrètement qu’ils ont davantage de ressources que le commun des mortels.
Puis viennent les XVIIe et XVIIIe siècles. Le lévrier continue sa carrière dans les salons aristocratiques. Il gagne en raffinement ce qu’il perd parfois en utilité. Certaines lignées deviennent si fines qu’elles semblent capables de se casser une patte en lisant de la poésie.
Le XIXe siècle marque un tournant. Avec l’industrialisation et les expositions canines, les races sont codifiées. Le greyhound anglais devient le champion de vitesse. Le barzoï russe, une espèce de rideau vivant particulièrement aristocratique. Le lévrier afghan, une démonstration capillaire à lui seul.
Au XXe siècle, le lévrier connaît une double destinée. D’un côté, il reste associé au luxe et à l’élégance dans la mode, la publicité et le design. De l’autre, certains greyhounds deviennent des chiens de course exploités dans des compétitions où les humains réussissent l’exploit de transformer un animal majestueux en ticket de pari.
Heureusement, les mentalités évoluent. Aujourd’hui, de nombreux anciens chiens de course sont adoptés comme animaux de compagnie. Les nouveaux propriétaires découvrent alors une vérité fondamentale : sous ses airs de Ferrari biologique, le lévrier est surtout un professionnel de la sieste. Une fois installé sur un canapé, il atteint un niveau d’immobilité qui inquiéterait un cardiologue.
Le lévrier dans la société : un aristocrate à quatre pattes
Il y a des animaux populaires et des animaux mondains. Le teckel inspire la sympathie. Le labrador inspire la confiance. Le lévrier inspire l’idée qu’il possède un compte en Suisse et une bibliothèque reliée cuir. Depuis l’Antiquité, ce chien est lié au pouvoir. Sa silhouette rare et son aptitude à la chasse en font un marqueur social. Pendant des siècles, posséder un lévrier signifie appartenir à une élite. Ce n’est pas simplement un compagnon ; c’est un manifeste sur pattes. Dans les cours médiévales, le lévrier accompagne les nobles lors des chasses. Il apparaît dans les cérémonies, dort dans les chambres seigneuriales et reçoit parfois davantage d’attention médicale que les paysans locaux. On retrouve sa présence dans les récits chevaleresques, où il devient presque un prolongement du chevalier : rapide, loyal, élégant et nourri aux frais de quelqu’un d’autre. Le symbolisme du lévrier évolue selon les époques.
Au Moyen Âge, il incarne fidélité et noblesse. Dans les portraits funéraires, un lévrier couché aux pieds d’une femme signifie généralement la vertu conjugale. Ce qui revient à confier à un chien la mission délicate de certifier la moralité humaine.
À la Renaissance, le lévrier devient un accessoire de prestige intellectuel et esthétique. Les princes cultivés aiment s’entourer d’objets raffinés : tableaux, sculptures antiques, tapis orientaux et chiens aux proportions improbables.
Plus tard, au XIXe siècle, il symbolise également la modernité et la vitesse. Avec les progrès industriels et l’obsession pour le mouvement, le lévrier apparaît comme une incarnation animale du progrès. Il est aérodynamique avant même l’invention de l’aérodynamisme.
Le XXe siècle lui offre une nouvelle carrière dans la mode et le luxe. Les maisons de couture adorent sa silhouette graphique. Il devient presque un objet décoratif vivant, ce qui est flatteur tant qu’on oublie qu’il mange aussi des croquettes et vole parfois des sandwichs.
Dans les intérieurs bourgeois des années 1930, un lévrier allongé sur un tapis évoque immédiatement une certaine sophistication. À vrai dire, même aujourd’hui, il suffit d’un lévrier dans une pièce pour que le mobilier semble soudain plus cher.
Mais cette fascination sociale repose aussi sur un paradoxe. Derrière son allure aristocratique, le lévrier est souvent un animal d’une douceur presque absurde. Timide, affectueux, parfois craintif, il possède le tempérament d’un poète sensible coincé dans le corps d’un sprinter olympique. Cette dualité explique peut-être sa longévité symbolique. Le lévrier combine la puissance et la fragilité, la vitesse et le calme, le prestige et la vulnérabilité. Il est à la fois le prince du salon et l’angoissé qui hésite devant une porte entrouverte. Autrement dit : profondément humain.
Le lévrier dans l’art antique : les pharaons avaient déjà du goût
L’art égyptien offre parmi les premières grandes représentations du lévrier. Sur les fresques funéraires, les chiens apparaissent aux côtés des maîtres lors de scènes de chasse ou de cérémonies. Leur silhouette est immédiatement identifiable : long cou, poitrine profonde, museau étroit. Même stylisé, le lévrier conserve cette élégance particulière qui donne l’impression qu’il vient de sortir d’un défilé de mode organisé par des prêtres solaires. Dans certaines tombes, les noms des chiens sont même inscrits. Les Égyptiens accordent à leurs animaux une place importante, et le lévrier participe clairement à l’imagerie du pouvoir.
Les Grecs et les Romains reprennent ensuite ce motif. Sur les mosaïques romaines, le chien de chasse apparaît fréquemment. Il accompagne les scènes cynégétiques avec une efficacité presque professionnelle. L’art antique comprend déjà quelque chose d’essentiel : le lévrier n’est pas seulement beau lorsqu’il est immobile. Il est surtout fascinant en mouvement. Les artistes cherchent donc à traduire cette tension dynamique, cette impression de vitesse contenue. Un lévrier au repos semble toujours prêt à bondir, comme un aristocrate attendant discrètement qu’on ouvre le buffet.
Au Moyen Âge et à la Renaissance, le chien des princes
Au Moyen Âge, le lévrier devient omniprésent dans les manuscrits enluminés et les tapisseries. Dans les scènes de chasse, il accompagne chevaliers et fauconniers. Dans les scènes domestiques, il dort au pied des dames nobles. Il est partout où l’on mange dans de la vaisselle précieuse et où les gens portent des manches manifestement peu pratiques. L’une des œuvres emblématiques de cette période reste « La Dame à la licorne ». Dans cette célèbre suite de tapisseries, plusieurs animaux entourent la figure féminine, et les chiens participent à l’univers symbolique de la noblesse et des sens.
Mais c’est surtout à la Renaissance que le lévrier devient une véritable star picturale. Les grands portraitistes italiens et flamands comprennent immédiatement l’intérêt graphique de l’animal. Sa ligne élégante structure l’espace du tableau. Un lévrier apporte à un portrait une sophistication immédiate, un peu comme une colonne antique ou un rideau de velours, mais avec davantage de personnalité. Titien peint des chiens élancés dans plusieurs portraits aristocratiques. Véronèse, lui aussi, intègre fréquemment des lévriers dans ses compositions fastueuses. Dans ces œuvres, le chien n’est jamais un simple détail. Il dialogue avec les personnages, équilibre les lignes, souligne le statut social. Le lévrier devient un code visuel. Un noble accompagné d’un lévrier dit au spectateur : « Je suis raffiné, riche, cultivé et probablement propriétaire de plusieurs vignobles. » Le chien, quant à lui, semble répondre : « Je suis fatigué de cette séance de pose. »
Le baroque et le XVIIIe siècle : perruques, dorures et museaux pointus
À l’époque baroque, les portraits aristocratiques gagnent en théâtralité. Les tissus deviennent plus lourds, les décors plus chargés, les coiffures plus ambitieuses que certains bâtiments publics. Au milieu de ces excès visuels, le lévrier apporte une ligne de pureté.
Anthony van Dyck peint plusieurs nobles anglais accompagnés de chiens élancés. Chez lui, le lévrier participe pleinement à la mise en scène du pouvoir. Les personnages paraissent plus distingués, plus raffinés, plus grands même, simplement parce qu’un chien élégant se tient à proximité.
Au XVIIIe siècle, l’animal entre aussi dans l’univers plus intime des salons et des scènes galantes. Jean-Honoré Fragonard et d’autres peintres rococo représentent parfois de petits lévriers italiens auprès de femmes élégantes. Ces chiens délicats deviennent des compagnons de boudoir, des accessoires vivants de l’art de vivre aristocratique. Le lévrier italien connaît alors un immense succès. Minuscule, fragile, nerveux, il ressemble à une porcelaine de Sèvres dotée d’anxiété chronique.
Le XIXe siècle : romantisme, vitesse et mélancolie
Le XIXe siècle adore les contrastes : la machine et la nostalgie, l’industrie et la poésie, le progrès et les gens en cape regardant l’horizon sous l’orage. Le lévrier trouve naturellement sa place dans cet imaginaire. Les peintres animaliers britanniques, comme Edwin Landseer, représentent fréquemment des chiens nobles et expressifs. Le lévrier y apparaît tantôt majestueux, tantôt mélancolique. Car il y a dans ce chien quelque chose de profondément romantique. Son corps semble conçu pour la vitesse, mais son regard donne souvent l’impression qu’il médite sur la fuite du temps ou sur le prix excessif des croquettes sans céréales.
Dans la sculpture aussi, le lévrier devient un sujet apprécié. Sa silhouette offre aux artistes une opportunité parfaite d’explorer les lignes et les tensions du corps animal. Le XIXe siècle voit également apparaître la fascination scientifique pour le mouvement. Les études photographiques d’Eadweard Muybridge sur les animaux en course influencent durablement la représentation de la vitesse. Le lévrier, avec son galop spectaculaire, devient alors un laboratoire vivant pour les artistes modernes.
Le whippet : l’aristocrate du peuple
Tous les lévriers ne sont pas nés entre un vase Ming et une tenture florentine. Le whippet, lui, vient d’un univers autrement plus charbonné. Apparu en Angleterre au XIXe siècle, ce petit lévrier élégant est longtemps le compagnon des ouvriers et des mineurs du nord industriel. Tandis que les aristos promènent leurs greyhounds dans les domaines brumeux, les classes populaires développent leur propre version du lévrier : plus compacte, plus accessible, mais toujours capable d’atteindre une vitesse absurde pour un animal qui passe ensuite le reste de la journée roulé en boule sous une couverture.
Le whippet devient rapidement le « cheval de course du pauvre ». Les ouvriers organisent des compétitions improvisées dans les friches industrielles et les rues poussiéreuses. On y parie quelques pièces, sa dignité et parfois un repas du dimanche. Dans les régions minières anglaises, le contraste est saisissant : des hommes couverts de suie, le dos brisé par le travail, rentrent dans des maisons modestes où les attend un chien qui ressemble à une sculpture futuriste. Le whippet appartient pleinement à la culture ouvrière britannique. Il accompagne les mineurs dans les cités de briques rouges, partage la chaleur du foyer et parfois le peu de nourriture disponible. Cette proximité forge une image différente du lévrier traditionnel. Moins symbole aristocratique que compagnon du quotidien, il conserve pourtant cette élégance irréelle propre à sa famille.
Dans l’art britannique des XIXe et XXe siècles, le whippet apparaît régulièrement dans des scènes populaires et des peintures de genre. Certains artistes représentent les courses de chiens ouvrières avec un mélange de tendresse sociale et d’ironie discrète. Le contraste entre la pauvreté des décors et la noblesse graphique de l’animal produit une étrange poésie. Et puis il y a cette vérité délicieuse : même né dans les quartiers ouvriers, le whippet n’a jamais totalement renoncé à une apparente noblesse. On dirait toujours un duc tombé dans une mine par erreur administrative.
Le galgo : noblesse espagnole et tragédie contemporaine
Parmi les descendants modernes des anciens lévriers méditerranéens, le galgo espagnol occupe une place à part. Longtemps utilisé pour la chasse au lièvre dans les plaines arides de la péninsule ibérique, le galgo conserve une silhouette extrêmement proche des représentations antiques. Fin, nerveux, presque ascétique, il semble avoir été dessiné d’un seul trait. Pendant des siècles, le galgo accompagne les nobles espagnols dans les parties de chasse. Diego Vélasquez et Francisco de Goya représentent parfois ces chiens dans des scènes cynégétiques où la noblesse affiche autant son goût du sport que celui des vêtements inutilement somptueux. Dans certains portraits espagnols, le lévrier devient un signe de distinction sociale comparable au cheval ou à l’épée. Posséder un bon chien de chasse signifie appartenir à un monde d’honneur, de terres et de privilèges.
Mais l'histoire va s'assombrir pour le galgo. Encore utilisé dans certaines pratiques de chasse en Espagne, il demeure au cœur d’une controverse majeure liée à la maltraitance animale. Chaque année, des associations dénoncent l’abandon massif ou l’exécution brutale de milliers de galgos jugés inutiles après la saison de chasse. Le contraste est presque insupportable. Le même animal qui traversait jadis les tableaux des maîtres espagnols comme symbole d’élégance et de noblesse peut aujourd’hui se retrouver abandonné au bord d’une route. Cette réalité contemporaine a profondément modifié la représentation du galgo dans l’art et la photographie. De nombreux artistes, photographes et associations utilisent désormais son image pour sensibiliser à la condition animale. Le galgo devient alors un symbole de vulnérabilité autant que de grâce. Son regard mélancolique, déjà présent dans certaines œuvres anciennes, prend une résonance nouvelle. On dirait que ce chien porte désormais toute l’élégance blessée du monde, ainsi que la croix du patriarcat surmontée de celle du masculinisme. Et pourtant, malgré les violences et les contradictions humaines, le galgo continue de courir avec cette légèreté irréelle qui donne l’impression que le sol lui-même hésite à le retenir.
Le lévrier au XXe siècle : modernité, design et publicité
Le XXe siècle transforme le lévrier en icône graphique. Les artistes de l’Art déco adorent ses lignes épurées. Dans les sculptures décoratives des années 1920 et 1930, le lévrier devient presque un motif abstrait : courbes fluides, tension élégante, mouvement stylisé. Il correspond parfaitement à l’esthétique moderne. On pourrait même dire que le lévrier est au chien ce que la Bugatti est à l’automobile : une combinaison de luxe, de vitesse et d’inconfort relatif.
La peintre Tamara de Lempicka représente des figures sophistiquées entourées d’animaux raffinés, dans un univers où chaque objet semble coûter plusieurs fortunes et sentir légèrement le parfum hors de prix. Dans la photographie de mode, le lévrier devient aussi extrêmement populaire. Sa silhouette photogénique complète parfaitement les intérieurs minimalistes et les mannequins impassibles. La publicité s’empare rapidement du symbole. Le lévrier évoque le luxe, la rapidité, l’élégance. On le retrouve dans des affiches de voyage, des campagnes automobiles, des publicités pour alcools et parfums. L’animal devient un raccourci visuel vers une idée de sophistication. Pendant ce temps, les véritables lévriers continuent surtout à dormir dix-sept heures par jour.
Le lévrier dans quelques œuvres emblématiques
Parmi les nombreuses représentations artistiques du lévrier, certaines œuvres se distinguent particulièrement.
Les fresques funéraires égyptiennes du tombeau de Nebamon montrent déjà des chiens de chasse élancés aux côtés des nobles. Ces images anciennes fixent durablement le lien entre le lévrier et le prestige.
Dans la peinture de la Renaissance, « Éléonore de Gonzague » par Titien présente un chien élégant au pied de la noble italienne, renforçant l’idée de fidélité et de distinction sociale.
Les portraits aristocratiques d’Anthony van Dyck offrent également plusieurs exemples remarquables de lévriers utilisés comme symboles de noblesse.
Plus tard, les sculptures animalières de Pierre-Jules Mêne ou d’Antoine-Louis Barye donnent au lévrier une présence dynamique et nerveuse.
Au XXe siècle, les sculptures Art déco de chiens élancés deviennent presque un genre à part entière. Le lévrier y apparaît réduit à l’essentiel : une courbe, une tension, une vitesse silencieuse.
Enfin, dans l’art contemporain et la photographie moderne, le lévrier conserve une aura particulière. Il suffit de sa présence dans une image pour produire instantanément une atmosphère étrange : mélange de luxe, de mélancolie et de grâce légèrement absurde.
Le dernier des véritables aristocrates
Le lévrier traverse l’histoire de l’art comme il traverse un salon : silencieusement, élégamment, avec l’air de considérer tout le monde comme légèrement mal habillé. Depuis les tombeaux égyptiens jusqu’aux photographies contemporaines, il accompagne les puissants, inspire les artistes et fascine les amateurs de beauté animale. Peu d’animaux possèdent une identité visuelle aussi forte. On reconnaît un lévrier en une seconde. Cette ligne tendue, ce museau effilé, cette démarche flottante composent une signature presque abstraite.
Mais au-delà de l’élégance, le lévrier touche peut-être parce qu’il incarne une contradiction profondément humaine. Il est conçu pour courir et passe son temps à dormir. Il ressemble à une créature mythologique et craint les sacs en plastique. Il traverse les siècles comme un symbole de prestige tout en conservant la fragilité touchante d’un animal qui cherche simplement un coussin moelleux et un peu d’affection.
Dans l’art, il aura donc été bien plus qu’un chien. Une silhouette idéale. Un emblème de grâce. Et probablement le seul être vivant capable de transformer une sieste en performance esthétique.
