Marcel Couchaux (1877-1939) : le peintre normand qui murmurait aux paysages (et aux animaux)
Il est des artistes dont les toiles ne se contentent pas de représenter un monde, mais le chuchotent, le respirent, le caressent presque — avec la tendresse d’un regard et la patience d’une main. Marcel Couchaux est de cette trempe : un peintre profondément enraciné dans la terre normande, attentif au détail humain comme à la respiration d’un paysage rural. S’il n’a pas cherché la gloire parisienne, il a trouvé sa propre lumière dans la simplicité vraie de la vie paysanne et animale telle qu’il l’a vécue, observée et peinte.


Un Normand à l’œil curieux
Marcel Couchaux naît le 23 novembre 1877 à Rouen, dans une France encore marquée par la trogne de ses campagnes et le charme presque brut de ses villages. Très tôt, il flirte avec la peinture. Après des études à l’École régionale des Beaux-arts de Rouen, où il reçoit une formation académique (et peut-être quelques bâillements inavoués), il se tourne vers les cours de peinture en plein air dirigés par Joseph Delattre, figure phare de l’École de Rouen — un choix significatif pour un homme qui préférait visiblement les champs aux salles fermées.
En 1896, Couchaux quitte l’enseignement académique strict pour l’Académie Libre de Delattre, s’initiant à cette peinture en plein air qui consiste, très littéralement, à planter son chevalet dehors et à se faire piquer par les insectes autant que par la lumière du soleil.
Après son service militaire (1898-1901), il s’installe à Sommery, petit village du pays de Bray, où il va construire une œuvre longue de plusieurs décennies. Il expose pour la première fois en 1905 à Rouen avec un accueil favorable, ce qui enclenche une carrière régulière au sein de la Société des Artistes Rouennais.
Durant la Première Guerre mondiale, Couchaux est mobilisé comme infirmier, ce qui explique très probablement pourquoi entre 1914 et 1918, il n’y a pas beaucoup de photos de lui en train de peindre des champs fleuris. Après le conflit, il reprend son travail avec régularité et obtient un certain succès critique. La reconnaissance vient notamment grâce au collectionneur François Depeaux, mécène dont la collection comprend des toiles impressionnistes majeures auxquelles s’ajoutent plusieurs œuvres de Couchaux, marquant sa reconnaissance artistique et commerciale.
En 1930, une exposition très réussie à la Galerie Barreiro à Paris consacre sa réputation, et même l’État acquiert un de ses tableaux pour le musée du Louvre, passeport officieux d’une entrée dans l’histoire de l’art. Parfois.
Après le décès de sa première épouse en 1930, il se retire quelque peu, mais continue à exposer et à créer jusqu’à son décès à Rouen le 9 avril 1939.
Dans quel mouvement artistique s’inscrit Marcel Couchaux ?
Couchaux est généralement rattaché à deux grands courants artistiques qui se chevauchent doucement :
L’École de Rouen : cette école, très vivante à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, rassemble des peintres qui revendiquent une approche sensible de la lumière et de la couleur sur des motifs locaux — paysages, bords de Seine ou scènes rurales. Couchaux y trouve sa place aux côtés de figures comme Narcisse Henocque, Léon Suzanne, Maurice Louvrier ou Charles Frechon, tous attirés par une peinture directement inspirée du plein air.
Un néo-impressionnisme rural : certains critiques qualifient sa manière de néo-impressionniste, car il s’attache à capter l’atmosphère aérienne, les variations de lumière, et travaille les touches juxtaposées pour traduire une impression plutôt qu’une reproduction mécanique de la réalité. Mais Couchaux n’est pas un dogmatique de l’impressionnisme historique. Il en conserve la sensibilité à la lumière et à la couleur, mais l’applique à des sujets terriens, modestes et profondément humains : fermiers, paysans, animaux, scènes d’atelier ou de basse-cour. Pas de scènes sophistiquées ici, juste la vie, brute et belle.
Ses portraits de paysans, d’enfants ou de vieux travailleurs transportent une présence presque palpable. Pas de pose artificielle, une vérité visuelle simple et pénétrante. Couchaux développe une palette sensiblement terreuse, il n’est pas un iconoclaste flamboyant. Sa palette tend vers des tons plus doux et des ocres tamisées, avec une lumière intérieure qui respire autant qu’elle éclaire. Il ne fuit pas la réalité ; au contraire, il la résonne dans ses choix chromatiques. Par ailleurs, il aime la matière picturale. La peinture est travaillée, souvent reprise, empâtée — parfois évoquant presque la texture épaisse que l’on trouve chez certains néo-impressionnistes tardifs. Sur le tard, il délaissera les pinceaux au profit des couteaux.
On discerne chez lui la trace de l’enseignement de Delattre, mais aussi une connivence avec d’autres contemporains de l’École de Rouen. La lumière y est traitée comme une émotion, la couleur comme une présence, et la forme comme une mémoire. Il n’est ni purement impressionniste ni strictement réaliste : il se situe quelque part entre l’instantané impressionniste et la profondeur intériorisée du réalisme intime.
Œuvres les plus notables
Parmi les toiles les plus marquantes de Couchaux, on peut citer :
Les Oies dans la basse-cour (1934) : un tableau qui donne vie aux animaux de la ferme avec une virtuosité étonnante : les oies semblent presque cacarder à travers la toile, tant le coloriste maîtrise nuances, matière et dynamique du groupe animalier.
Poules et coq : adjugée autour de 6 000 € récemment aux enchères, cette huile sur toile signée témoigne de l’attention de l’artiste aux scènes paysannes et à la vie quotidienne — sans aucune condescendance décorative, mais avec beaucoup de vérisme.
Le Paon : présentée dans des ventes publiques, cette toile illustre la diversité de son répertoire animalier, renforçant l’idée que Couchaux ne se contente pas d’une seule forme de sujet rural, mais explore la vie animale dans toute sa variété.
Sans oublier de nombreux portraits — comme Un vieux fumant sa pipe — acquis par le collectionneur François Depeaux et entrés dans des collections publiques, dont le musée des Beaux-arts de Rouen.
Expositions et rétrospectives : lumière sur Couchaux
Malgré une production relativement restreinte (on lui attribue entre 800 et 900 toiles), Couchaux a fait l’objet de plusieurs expositions notables :
Exposition au Musée de Vernon (16 mars – 16 juin 2019) : organisée pour le 80ᵉ anniversaire de sa mort, cette rétrospective majeure rassemblait 43 œuvres issues de collections publiques et privées, offrant un panorama complet de son œuvre : paysages normands, scènes rurales, portraits et pièces animalières.
Hommages et expositions passées : des expositions antérieures ont eu lieu, notamment dans des galeries rouennaises comme la Galerie Bertran, où des accrochages ont mis en lumière sa carrière comme peintre de « la terre, des animaux et des hommes ».
Ces expositions n’ont pas seulement remis Couchaux sous les projecteurs ; elles ont permis de le repositionner comme une figure essentielle de l’expression paysanne dans la peinture normande du début du XXᵉ siècle.
Les œuvres de Marcel Couchaux se vendent généralement en ventes aux enchères dans une fourchette qui va d’environ
1 000 € à 5 000 € pour des peintures de format courant. Mais certaines pièces, surtout celles d’envergure (comme Poules et coq qui a atteint 6 012 € récemment), montrent que la cote peut dépasser les estimations standard lorsque la composition, l’état et l’intérêt thématique convergent.
Ces dernières années, on observe une réévaluation progressive de son marché, portée par :
la redécouverte d’artistes régionaux marquants,
un intérêt accru pour la peinture rurale et animalière du début du XXᵉ siècle,
une valorisation des figures de l’École de Rouen dans les collections publiques et privées.
Les tableaux de Couchaux sont aujourd’hui présents non seulement dans les ventes publiques spécialisées, mais aussi dans des collections de musées (notamment Rouen) et de collectionneurs privés exigeants.
Marcel Couchaux n’a jamais cherché la gloire spectaculaire. Il ne peignait pas des panoramas urbains ou des scènes exotiques. Il peignait ce qu’il voyait, ce qu’il aimait, ce qu’il vivait — et cela suffit à en faire un artiste profondément singulier. Ses toiles, qu’elles représentent une basse-cour animée, des paysans au travail ou une lumière couchante sur les champs, ont une présence que l’on ne rencontre pas dans la peinture superficielle ou décorative.
Envie d’en découvrir davantage ? Jetez un coup d’œil à ce paysage proposé par la Galerie du Pollet.
