Trois peintres méconnus (et toutes les bonnes raisons pour un collectionneur de s'y intéresser)

Certaines bouteilles s’imposent d’elles-mêmes : les grands crus. On connait leur nom, les guides leur consacrent des chapitres entiers et leur prix suffit à convaincre ceux qui hésiteraient encore de leur qualité. On les achète avec la satisfaction discrète d'avoir fait un choix que personne ne contestera. Et puis il y a les autres. Le vigneron travaille trois hectares sur une pente oubliée, vend sa récolte directement au domaine et produit, année après année, un vin d'une sincérité désarmante. Il fait rarement la une des magazines spécialisés. Pourtant, celui qui pousse la porte de son chai repart souvent avec une bouteille qu'il ouvrira dix ans plus tard en se demandant pourquoi personne ne lui en avait parlé plus tôt. L'histoire de l'art ressemble étrangement à celle-là.

7/3/20266 min read

À côté des Picasso, Rothko ou de Staël à la renommée aussi solide que les murs des musées qui les accueillent, des centaines d'artistes ont construit une œuvre exigeante sans bénéficier des mêmes projecteurs. Certains ont connu une carrière discrète, d'autres ont emprunté des chemins de traverse, quand quelques-uns ont plu avant de simplement retomber dans un relatif oubli. Ce sont précisément ceux qui nous intéressent.

Non par goût de la contradiction (quoique…) mais parce qu'une collection se construit rarement à coups de certitudes. Elle s'enrichit davantage de rencontres, de curiosité et de ces découvertes que l'on est presque fier de partager, comme une bonne adresse qu’on ne révèle qu’à celui qu’on en juge digne.

Voici donc cinq peintres auxquels nous revenons volontiers. Aucun n'a révolutionné l'histoire de l'art. Tous, en revanche, ont laissé une œuvre singulière.

Burt Hasen (1921-2007) : quand New York regardait ailleurs.

L'histoire de l'art possède parfois un sens de l'humour assez particulier. Dans le New York des années 1960 et 1970, alors que le Pop Art triomphe, que l'expressionnisme abstrait règne encore sur les grandes galeries et qu'Andy Warhol transforme la boîte de soupe en icône culturelle, une poignée d'artistes choisit obstinément une autre voie. Parmi lesquels Burt Hasen.

Né en 1921 à New York, formé à l'Art Students League puis marqué par son service durant la Seconde Guerre mondiale, Hasen développe un univers très personnel où le dessin reste souverain. Il rejoint bientôt un cercle d'artistes figuratifs gravitant autour de la Prince Street Gallery, à Manhattan, qui défendent une peinture narrative, symbolique et profondément humaine, à rebours d'un marché fasciné par l'abstraction et le Pop Art. Il ne s'agit pas pour eux d'un refus nostalgique de la modernité, mais d'une conviction : la figure humaine a encore des histoires à raconter.

Ses œuvres oscillent entre réalisme minutieux, rêve éveillé et allégorie. Personnages énigmatiques, architectures improbables, animaux, objets symboliques et perspectives volontairement ambiguës composent un théâtre silencieux où chaque détail semble chargé d'une signification qui se dérobe au moment où l'on croit la saisir. On pense parfois à Paul Delvaux, à Giorgio de Chirico ou même à certains graveurs de la Renaissance, sans que ces rapprochements n'épuisent jamais l'étrangeté de son langage plastique.

L'œuvre présentée à la Galerie du Pollet illustre parfaitement cette singularité. Le dessin, d'une précision presque méditative, ne cherche pas tant à reproduire le réel qu'à fabriquer une réalité parallèle, où le quotidien glisse imperceptiblement vers le songe. Plus on l'observe, plus il semble raconter une histoire différente.

Le marché de Burt Hasen demeure aujourd'hui relativement confidentiel, malgré les expositions que lui ont consacrées plusieurs galeries new-yorkaises et l'intérêt constant de collectionneurs attachés à cette scène figurative indépendante. C'est peut-être là une chance : il est encore possible d'acquérir une œuvre d'un artiste solidement inscrit dans l'histoire artistique new-yorkaise sans avoir à renoncer définitivement aux vacances d'été.

Pourquoi nous l'avons choisi

Parce que Burt Hasen nous rappelle qu'il existe toujours une troisième voie. Entre personnalités consacrées et artistes oubliés, il y a ceux qui ont simplement préféré peindre ce qu'ils avaient à dire plutôt que ce que le marché attendait d'eux. Une forme d'indépendance qui vieillit remarquablement bien.

Sylvain Vigny (1903-1970), le peintre hanté par les fantômes du passé.

Certains peintres représentent le monde tel qu'il est. Sylvain Vigny, lui, semble peindre ce qu'il reste lorsque le monde s'est éloigné. Né en 1903, il appartient à cette génération d'artistes qui traverse les bouleversements du XXᵉ siècle sans avoir cédé aux séductions des avant-gardes. Discret, il expose notamment au Salon d'Automne et au Salon des Indépendants, construisant une œuvre personnelle où son expressionnisme s'épanouit loin des manifestes et des effets de mode.

Sa peinture est celle d'une émotion contenue. Les silhouettes s'allongent, les paysages se dissolvent dans des harmonies sourdes, tandis que la matière semble retenir autant qu'elle révèle. Les bruns, les gris, les verts assourdis ou les bleus profonds composent un univers où la lumière paraît toujours filtrée par le souvenir. Les figures semblent graves, à l’instar (évidemment…) de celles de certains expressionnistes allemands. Pourtant, Vigny conserve une voix singulière. Presque silencieuse et méditative. D’ailleurs souvent, les bouches de ses personnages ont disparu.

Les œuvres présentées à la Galerie du Pollet témoignent de cette atmosphère. Rien de spectaculaire. Juste l'équilibre fragile entre la composition, la matière et une palette sourde. Le tableau vous habite, comme ces romans terminés mais auxquels on continue de penser plusieurs jours après avoir refermé la dernière page.

Le marché de Sylvain Vigny reste aujourd'hui confidentiel. Ses œuvres apparaissent ponctuellement en ventes publiques, à des niveaux encore très accessibles pour un peintre ayant exposé dans les grands Salons parisiens. Une discrétion qui constitue une excellente nouvelle pour les collectionneurs.

Pourquoi nous l'avons choisi

Parce que les tableaux de Sylvain Vigny ne séduisent pas d’emblée. Ils s'installent lentement dans une pièce, puis dans la mémoire de celui qui les regarde. Comme probablement ces images issues du passé se sont installées dans la tête de Vigny.

Guy Pro-Diaz (1929-2012). Les monstres sont parfois de braves gens.

On imagine volontiers que les monstres n’appartiennent qu’aux contes pour enfants ou films de science-fiction. Guy Pro-Diaz leur confie des missions autrement plus nobles : protéger, rassurer, accompagner.

Pourtant, la peinture de Guy Pro-Diaz emprunte un chemin très personnel. Ses personnages hybrides, mi-hommes, mi-animaux, parfois proches de créatures venues d'une planète où l'imagination aurait enfin pris le pouvoir, n'ont rien d'inquiétant. Ils entourent souvent un enfant, veillent sur lui, semblent lui ouvrir un passage au milieu du chaos. Derrière cette fantaisie se devine une réflexion plus profonde sur la fragilité, l'exil, la transmission et cette étrange faculté qu'ont les êtres humains de survivre au chaos en inventant des histoires.

Né en Bolivie en 1929, installé en Europe à partir des années 1950, il mène une carrière singulière qui le conduit à fréquenter plusieurs figures majeures de l'avant-garde. En 1966, il participe notamment à Londres au Destruction in Art Symposium (DIAS), manifestation internationale réunissant des artistes aussi iconoclastes que Gustav Metzger ou Yoko Ono autour des rapports entre création, violence et destruction. Une expérience qui témoigne moins d'un goût pour le fracas que d'une curiosité constante envers les formes nouvelles de l’art expérimental. C’est là qu’il présentera notamment ses œuvres réalisées à la confluence de l’art et de la chimie. Ses explosions sur toile.

L'œuvre présentée à la Galerie du Pollet précède ce virage. La composition foisonne sans jamais se disperser, les figures dialoguent entre elles comme les personnages d'un rêve parfaitement organisé, tandis que la couleur apporte à l'ensemble une sérénité joyeuse qui contrebalance la gravité du propos. On sourit d'abord devant ces créatures improbables. Puis on se dit qu'elles sont peut-être les personnages les plus bienveillants de toute l'histoire de la peinture.

Le marché de Guy Pro-Diaz demeure aujourd'hui relativement discret, malgré une carrière internationale et une œuvre abondante. Une situation qui permet encore aux collectionneurs curieux d'acquérir des tableaux d'une personnalité profondément originale.

Pourquoi nous l'avons choisi

Parce que Guy Pro-Diaz nous rappelle que les monstres ne sont pas toujours ceux qui font peur. Les siens protègent, consolent et accompagnent. Ils nous rappellent qu'une œuvre peut parler des blessures du monde sans jamais renoncer à la douceur.

Les trois artistes réunis ici ont peu de choses en commun. Ils n'appartiennent ni à la même génération, ni aux mêmes écoles, ni aux mêmes paysages. Certains regardent vers l'abstraction, d'autres vers l'expressionnisme, le fantastique ou le dessin. Aucun, en revanche, n'a choisi la facilité. Leur point commun est ailleurs. Ils rappellent que l'histoire de l'art n'est pas un palmarès. Les musées, les records d'enchères et les manuels ne disent pas tout. Entre les très grands noms et les anonymes complets existe un territoire passionnant, peuplé d'artistes qui ont travaillé avec exigence sans bénéficier d'une notoriété proportionnelle à leur singularité. Collectionner leurs œuvres n'est pas parier sur une hypothétique flambée de leur cote. Même si cela se produit parfois. C'est plutôt faire entrer chez soi une œuvre choisie pour ce qu'elle est. Une démarche infiniment plus personnelle, et sans doute plus durable. Après tout, si les grands crus ont leur place dans toutes les caves, il arrive qu'un modeste vigneron récoltant procure des émotions comparables. Nous avons pris l'habitude de garder une place pour ces bouteilles-là. Et, de temps à autre, d'en ouvrir une avec ceux qui nous rendent visite.