Le normand Roger Herson (1922-2008) : l’art délicat de perdre le fil et d’en faire une œuvre

Il existe des peintres qui, sur la toile, semblent avoir tenté de réconcilier l’inconciliable : la forme et le mouvement, la raison et le délire, l’abstraction et… un impossible sens narratif. Roger Herson appartient à cette catégorie-là — l’artiste qui regarde le monde, le retourne, le chiffonne, puis le dépose sur papier comme une énigme à contempler. Si chaque peintre peint son époque, Herson a peint la sienne en pleine confrontation de styles, d’influences et de désirs presque contradictoires. Et comme souvent avec des artistes de cette densité, il faut fouiller derrière les toiles pour découvrir un homme qui, dans sa cave, avait tranquillement accumulé un millier de tableaux jamais montrés jusque-là.

2/22/20265 min read

L’homme derrière les coups de crayon

Roger Herson naît en 1922, probablement dans une famille de commerçants parisiens. Enfant, il vit les soubresauts du XXᵉ siècle : grands chocs économiques, mouvements sociaux, puis guerre. À quatre ans, la crise de 1929 contraint sa famille à s’exiler dans les Causses pour élever des moutons ; d’étranges compagnons d’enfance pour quelqu’un qui deviendra peintre.

Après un retour à Paris en 1937, le jeune Roger Herson est profondément marqué par une exposition internationale et notamment par Guernica de Picasso, ainsi que par La Fontaine de Mercure d’Alexander Calder — deux œuvres qui fissurent sans doute son rapport à la représentation du réel. Sa famille s’installe ensuite à Rouen, ville qui influencera sa trajectoire personnelle et artistique. Il y étudie aux Beaux-Arts de 1939 à 1942, puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, est envoyé outre-Rhin comme dessinateur industriel — une expérience pour le moins… graphique. Au retour de guerre, il travaille comme illustrateur pour divers titres de presse, avant d’être embauché par un quotidien rouennais en 1952, ce qui lui permet de vivre de son art tout en exposant régulièrement dans les salons de peinture régionaux.

Herson est un créateur prolifique – si prolifique qu’à sa mort en 2008, sa fille découvre un millier de tableaux accumulés dans la cave familiale : un bon signe qu’il n’a jamais vraiment cessé de peindre.

Abstraction, cubisme, surréalisme : un cocktail toutefois assez cohérent

Roger Herson est un artiste délicieusement protéiforme : difficile à caser dans une seule case, mais glorieux à observer dans toutes celles qu’il frôle. Selon les descriptions de sa production, son travail navigue entre :

  • l’abstraction,

  • le cubisme,

  • et une pointe de surréalisme qui permet au désir, au fantasme et à l’humour de s’infiltrer dans la peinture.

Influences reconnues ? Pablo Picasso, Georges Braque, Fernand Léger — les titans du cubisme — mais aussi, pour certains éléments plus « oniristes », la verve du surréalisme à la manière de Giorgio de Chirico. En somme, Herson fonctionne comme un travesti visuel de l’histoire de l’art du XXᵉ siècle — il prend les codes, les retourne, les mélange et les restitue avec un sens du mouvement frénétique, tonique et visuellement bouillonnant.

Entrons dans le vif du sujet : à quoi ressemble une peinture de Roger Herson ? Une énergie presque cinétique : chez Herson, rien n’est calme. Pas même les formes abstraites qui, sous un pinceau rigoureux, semblent danser ou hurler silencieusement. Il infuse à la toile une construction rigoureuse mais la remue comme un prunier dans une tempête graphique.

Influences picturales évidentes : l’influence tardive de Picasso est déclarée et visible — même chez ses œuvres abstraites figurant des nus ou des figures imaginées. Comme si Herson s’était dit, un jour : « Si je dois représenter, autant que ce soit en gardant l’œil du cubisme et l’énergie du surréalisme. » Un amoureux des lignes et des couleurs : contrairement à certains abstraits glacés, Herson peint avec chaleur. Les couleurs éclatent, se heurtent sans s’entrechoquer, et chaque forme, chaque courbe, pulse presque comme si elle avait son propre rythme interne.

Tendresse, humour et délire : ce n’est pas une blague. Même dans ses compositions les plus abstraites, on perçoit une forme de tendresse et d’humour visuel, parfois un rien surréaliste. Cette touche, volontaire ou inconsciente, vient du fait qu’Herson ne peint pas seulement des formes : il peint des idées, des envies, des fragments de pensées.

Les lots qui circulent aujourd’hui en ventes illustrent à la fois la diversité de son approche et la variété de ses formats.

  • Peinture abstraite signée « Rouen Painter » : peinture gouache et crayon originale sur carton, figurant des formes abstraites et des compositions nerveuses, portant une énergie graphique propre à l’artiste. L’influence de Picasso, Braque et Léger y est évidente : lignes qui s’entrechoquent, espaces fragmentés, rythme visuel intense. Le surréalisme pointe, parfois, comme une anecdote visuelle ludique.

  • Œuvres abstraites récentes (ex. « Abstract Nude ») : des compositions plus tardives, souvent datées de la fin du XXᵉ siècle ou du début du XXIᵉ, où le nu, l’abstraction et la ligne deviennent un seul et même objet visuel, presque métaphysique. Ici, c’est l’équilibre du chaos qui fascine : les formes sont moins reconnaissables, mais plus chargées d’intensité et d’émotion.

  • « Le Pélican » : cette huile sur toile de format plus grand suggère que Herson n’était pas uniquement dédié au petit format abstrait. Il explorait aussi des motifs figuratifs ou semi-figuratifs, avec une fantaisie visuelle manifeste.

Malgré une production abondante — au point que sa fille découvrit des centaines de toiles amoncelées dans une cave après sa mort — Herson n’a pas bénéficié d’une reconnaissance institutionnelle massive de son vivant. Cela étant dit :

  • Ses œuvres ont été présentées dans salons de peinture régionaux, notamment autour de Rouen, ville où il fut actif.

  • Des ventes aux enchères cataloguent régulièrement ses dessins et aquarelles, donnant à son travail une visibilité renouvelée sur le marché public, où il réalise toutefois des performances modestes. Si certaines œuvres abstraites signées ont été proposées autour de 400 £ sur des plateformes spécialisées de vente d’art vintage d’autres pièces, notamment des lavis ou pastels, sont parfois estimées dans de très modestes fourchettes, le plus souvent sous les 200 €. Ces estimations modestes ne racontent pas toute l’histoire, et le marché de l’art contemporain ou moderne réserve toujours des surprises.

La multiplicité des œuvres laissées dans sa cave suggère une offre encore inexplorée, ce qui peut susciter un effet de découverte progressive. Des amateurs « discrets » évoqués lors des ventes régionales pourraient être le noyau d’un petit marché de niche, attentif aux artistes moins médiatisés mais visuellement puissants. Enfin, l’intérêt pour les formes hybrides — à mi-chemin entre abstraction, cubisme et surréalisme — peut jouer en faveur d’une revalorisation progressive. En d’autres termes : Herson n’est pas un nom qui va exploser du jour au lendemain comme un feu d’artifice, mais son œuvre possède une présence visuelle suffisamment singulière pour mériter que l’on s’intéresse de plus près à son œuvre.

Une peinture foisonnante, exigeante et décoiffante

Roger Herson n’a jamais été du genre à donner des réponses claires. Il préfère les questions visuelles, de celles qui s’adressent à l’œil et à l’imaginaire sans transiger.

Ses toiles sont bruyantes sans être confuses, intimes sans être silencieuses, abstraites sans être insaisissables. Elles invitent à regarder non ce que la forme veut être, mais ce qu’elle dit qu’elle est. Il est difficile de réduire Herson à une seule étiquette : cubisme ? surréalisme ? abstraction ? peut-être tout cela à la fois — et surtout, une manière de penser la peinture comme un flux, une danse, une conversation visuelle presque personnelle.

Si le marché semble encore le négliger encore, des collectionneurs curieux — parfois ceux qui aiment les artistes qui murmurent plutôt qu’ils crient — commencent à agir. Et lorsque ces esprits s’accordent, les toiles — mêmes celles encore enfouies dans des caves — finissent par voir la lumière.

Envie de découvrir quelques œuvres de Roger Herson ? La Galerie du Pollet propose ce nu masculin ainsi qu’un pêcheur assez caractéristiques de sa production.