René Besserve (1883-1959) dit Henry Reb : du cubisme pop à la vie parisienne — un peintre à facettes multiples

Il y a des artistes qui se présentent comme des évidences — on lit leur nom, on reconnaît immédiatement leur style, leur signature, leur logique visuelle. Et puis il y a ceux qui, comme René Besserve, traversent les modes, flânent entre les disciplines, et finissent par créer un monde artistique si singulier qu’on met du temps à trouver une case où le ranger… avant de se rendre compte qu’il n’en a jamais eu besoin. Peintre, caricaturiste, affichiste, illustrateur et parfois maître du pastel, Besserve est un créateur protéiforme. Son œuvre navigue entre humour graphique, rigueur picturale et observations sensibles de la vie moderne — un cocktail qui mérite qu’on s’y attarde avec curiosité.

2/22/20266 min read

René Besserve, de Montbéliard à Paris, et au-delà

René Pierre Louis Besserve naît en 1883 à Montbéliard, dans le Doubs, à quelques encablures de la Suisse. D’abord étudiant à l’École des Beaux-Arts de Montpellier, il poursuit sa formation à l’Académie Julian à Paris, l’une des écoles les plus ouvertes et internationalisées de la Belle Époque.

Après une préparation au concours de l’École Navale (heureusement abandonnée au profit de l’art), il se lance dans un parcours aussi éclectique que cohérent : parallèlement à son travail de peintre, il collabore dès 1911 à des revues satiriques comme Cri de Paris et Rire, puis plus tard à Ruy Blas et Fantasio, où il développe son talent de caricaturiste et illustrateur dans un style clairement influencé par le cubisme graphique.

Installé à Paris, il trouve sa place dans le paysage artistique du premier tiers du XXᵉ siècle et participe à de nombreux salons prestigieux. Il réalise aussi des affiches célèbres, par exemple pour les Jeux olympiques d’hiver de Chamonix en 1928. Une façon de montrer qu’il ne sépare jamais totalement l’art de la vie, ni la toile de l’objet populaire. Besserve s’éteint à Saint-Mandé en 1959, laissant derrière lui une œuvre riche, variée, parfois surprenante.

Besserve, entre cubisme et modernité

Dire que René Besserve est un peintre « cubiste » serait aussi réducteur que de dire que Picasso n’a peint qu’en bleu (ce que beaucoup ont déjà essayé). En réalité, Besserve se situe à l’intersection de plusieurs mouvements :

  • L’influence du cubisme graphique : ses années d’illustrations politiques et ses caricatures pour Rire ou Cri de Paris utilisent une déconstruction des formes qui s’appuie sur des principes proches de ceux du cubisme. Cela ne veut pas dire qu’il réinvente l’art de Picasso ou de Braque, mais il intègre ce langage graphique dans des contextes populaires — une manière de parler sérieusement sans se prendre au sérieux.

  • L’expression moderniste : son travail pictural montre une liberté de composition, une attention à la simplification des volumes et une capacité à jouer avec la couleur et la ligne qui le rapproche de l’avant-garde française de l’entre-deux-guerres — sans jamais en devenir un promoteur ou un théoricien.

  • Le réalisme narratif : dans ses paysages de la région parisienne ou de Bretagne, ou encore dans ses représentations de figures humaines, on sent une fidélité à ce qui est vu plutôt qu’une abstraction totale. Il est un peintre moderne, mais qui ne renie jamais complètement la figuration.

Finalement, Besserve opère une synthèse personnelle : un cubisme tempéré, une modernité accessible, une capacité à raconter des histoires visuelles sans renoncer à une certaine rigueur graphique. Plonger dans l’œuvre de Besserve, c’est comme feuilleter un cahier de pensées visuelles — parfois facétieux, souvent construit, toujours attentif au rythme du monde.

  • Un trait graphique affirmé : qu’il s’agisse de caricatures ou de peintures, son dessin est ferme, structuré, marqué par une clarté qui tient autant du graphisme que de la peinture. Ses compositions savent être dynamiques tout en restant équilibrées.

  • Couleur et composition : Besserve n’est pas un coloriste flamboyant comme certains fauves, mais il sait utiliser la couleur pour soutenir l’espace, la profondeur et l’émotion visuelle. Ses paysages ou ses intérieurs répondent à une logique picturale solide : ni décoratif, ni distant.

  • Figures et narration : quand il peint des personnages (dans Jeune femme se coiffant ou Nu étendu en bord de mer), il le fait avec une attention particulière à la posture, à la présence, mais sans psychologisme excessif. Il laisse la figure être elle-même, sans dramatiser inutilement.

  • Humour et gravité : l’un des traits les plus fascinants de Besserve est sa capacité à mêler humour visuel et gravité picturale. Même dans des œuvres plus narratives ou humoristiques, il n’abandonne jamais la structure ou la profondeur — ce qui en fait un peintre aussi sérieux qu’insouciant.

Ses œuvres les plus notables

Si l’œuvre de Besserve est souvent fragmentée par les genres, plusieurs pièces illustrent son univers avec force :

  • La digestion : grande huile très narrative peinte en 1934, où la composition s’ouvre comme une scène — presque cinématographique — qui mêle humour, corps et narration picturale moderne.

  • Jeune femme se coiffant : peinture plus intimiste, où la figure humaine est traitée avec une touche délicate, explorant la lumière et la pose dans un espace simple mais expressif.

  • Nu étendu en bord de mer : un travail plus lyrique, où la représentation du corps s’articule avec le paysage, jouant sur l’équilibre des masses et la sérénité du regard.

  • Barque sur la rivière : un pastel plein d’air et d’eau, où l’artiste capte une atmosphère plutôt qu’un détail narratif — une façon très personnelle de traduire la nature.

  • La Seine à Paris (aquarelle) : petit format, grande impression… une vue rapide mais précise qui montre son intérêt pour la ville et sa vie fluide.

Ces œuvres, bien que de formats et de thèmes variés, partagent une facture stable : claire, rythmée et visuellement engagée.

Expositions et rétrospectives : de Paris aux salons d’avant-guerre

René Besserve n’a pas été l’artiste hype de son époque — mais il a bel et bien été exposé là où il fallait l’être. Il fréquente les salons artistiques les plus significatifs de l’entre-deux-guerres :

  • Salon d’Automne (1920-1938)

  • Salon des Indépendants (1926-1938)

  • Salon des Tuileries (1928-1939)

  • Société Nationale des Beaux-Arts (1922)

Ces participations régulières attestent d’une reconnaissance institutionnelle solide — sans pour autant le propulser dans les Lumières des avant-gardes. Aujourd’hui, ses œuvres circulent principalement dans des ventes aux enchères ou des galeries spécialisées dans l’art du XXᵉ siècle, plutôt que dans des grandes monographies muséales. Mais cette circulation reste le signe d’un intérêt constant, voire croissant, des amateurs éclairés. Sur le marché secondaire, la cote de René Besserve est stable mais accessible, idéale pour ceux qui aiment découvrir des talents authentiques encore sous-estimés. On constate une assez large amplitude de prix, souvent fonction de :

  • format de l’œuvre

  • medium (huile, pastel, aquarelle)

  • qualité de la composition

  • état de conservation

Le marché de Besserve reste animé par les collectionneurs de peinture française du XXᵉ siècle, notamment :

  • amateurs de scènes narratives plus ou moins humoristiques

  • amateurs de dessin et illustration anciens

  • passionnés de peinture figurative et moderniste

Sa cote n’est pas explosive, mais elle est assurée et régulière — un profil rassurant pour collectionneurs prudents.

Un regard particulier : Un satyre passa (Galerie du Pollet)

L’huile sur panneau intitulée Un satyre passa (41 × 30 cm), proposée par la Galerie du Pollet, révèle une facette plus sombre et troublante de René Besserve. La scène, située dans un sous-bois, met en image une agression à caractère sexuel, une violence archaïque.

Ici, Besserve ne cherche ni l’anecdote galante ni l’allusion légère. La composition est tendue, structurée, presque théâtrale : les corps s’opposent dans un espace resserré, les lignes guident le regard vers le point de fuite de l’agresseur, et la nature environnante ne protège pas — elle encadre, presque indifférente. Cette œuvre montre combien l’artiste savait aborder des sujets dérangeants en les intégrant à une construction rigoureuse. La scène n’est pas décrite dans le détail, mais suggérée dans sa dynamique et sa violence. Elle interroge sur la part d’ombre de l’humain. Dans cette œuvre, Besserve démontre que son modernisme n’est pas seulement formel : il peut aussi être moralement inquiet, explorant sans complaisance les zones troubles du désir, du pouvoir et de la domination.

René Besserve n’a pas toujours signé des chefs-d’œuvre spectaculaires. Mais il a signé de très bons tableaux, engagés, vivants, souvent inattendus où il a su mêler humour et gravité, graphisme et peinture, caricature populaire et musée de salon, tradition picturale et modernité graphique

Son œuvre mérite donc d’être envisagée non pas comme une curiosité historique isolée, mais comme une pièce cohérente du puzzle du XXᵉ siècle français — un puzzle qui, une fois observé de près, révèle des détails fascinants. À découvrir, collectionner, regarder… et peut-être valoriser encore davantage à mesure que l’histoire de l’art affinera sa place.